Sortir de la seule logique du marché

Sortir de la seule logique du marché

Petit ou grand bilan actuel

Dans les années 80, la politique de Reagan consistant à :
1- réduire l’impôt au profit des riches,
2- augmenter les dépenses militaires,
3- creuser le déficit du budget fédéral,
combinée au déficit de la balance des paiements a conduit les Etats-Unis à devenir le plus grand débiteur du monde. La spéculation et les manipulations financières allant jusqu’à l’escroquerie ont conduit à la dépression du début des années 90.
La politique économique de Ronald Reagan était délibérée, elle avait pour objectif de satisfaire sa base électorale, à savoir les riches et les classes moyennes, en fait à satisfaire les satisfaits en leur tenant un discours basé sur leurs croyances et en appliquant des mesures favorisant leur contentement.
Leurs croyances s’articulaient autour d’une série d’affirmations gratuites supportées par les économistes orthodoxes :
1- l’Etat et son pouvoir fiscal est le problème,
2- les pauvres sont un fardeau coûteux dont la paresse combattue par la crainte du chômage,
3- les marchés et une saine concurrence sont les meilleurs régulateurs pour créer de la richesse (pour les satisfait bien entendu).
L’augmentation des dépenses militaires était justifiée par la peur du communisme.
La spéculation sur les marchés financiers et sur l’immobilier, la faillite des caisses d’épargne, la folie des fusions et des rachats d’entreprises par les leviers financiers (LBO), l’émission de produits financiers pourris (junk bonds) promettant des taux de rémunération de plus de 10%, sans commune mesure avec la croissance de l’économie réelle ont précipité la crise de 1987 et la récession qui en a résulté dans les années 90, d’abord aux Etats-Unis avant de s’étendre au monde entier.
Après l’aventure de la première guerre du golf, le président Georges Bush père a fait les frais de cette politique suicidaire.
Les Etats-Unis ont vécu une courte période d’accalmie (huit ans) sous la présidence de Bill Clinton, mais Georges W. Bush a repris et aggravé la politique suivie par Ronald Reagan, en suivant les mêmes principes mais en ne luttant plus contre le communisme mais contre le terrorisme et en envahissant l’Afghanistan et l’Irak.
Chacun a pu mesurer par la crise de 2007-2008 les conséquences désastreuses de ces politiques : la crise s’est à nouveau déclarée aux Etats-Unis pour s’étendre au monde entier.
Le malheur veut qu’une partie des dirigeants européens a adopté des mesures analogues qu’on a pu qualifier de “politiquement correctes” au nom la régulation par les marchés où la concurrence est libre et non faussée : réduire l’impôt au profit des riches, creuser le déficit du budget de l’Etat, permettre voire encourager la spéculation financière, immobilière, la folie des fusions et des rachats d’entreprises par les leviers financiers, l’émission de produits financiers pourris promettant des taux de rémunération de plus de 10%, l’augmentation des rémunérations des dirigeants de grandes entreprises industrielles et financières sous toutes ses formes.
Certains dirigeants ont même été jusqu’à prêter main forte à Georges W. Bush lors de l’invasion de l’Irak : Aznar, Barroso, Berlusconi, Blair. De nombreux pays membres de l’Union sont encore empêtrés dans l’aventure Afghane.

Le plein emploi

On peut supposer que les économistes et les pouvoirs publics sont attachés à l’idée que la norme en matière d’emploi est le plein emploi ou à tout le moins un niveau élevé d’emploi.
On est peut-être trop persuadé que l’économie viendra toujours d’elle-même à ce niveau, mais rien n’est vraiment assuré. On entend en permanence : “l’économie lutte pour sortir de la récession” ou “nous luttons pour que l’économie se redresse” ou encore “nous faisons ce qu’il faut pour remettre les demandeurs d’emploi au travail”.
Mais on constate aussi une résistance à concevoir la répartition des revenus comme une mesure fonctionnelle pour que l’économie se redresse et qu’on revienne au plein emploi.
Il existe des arguments sociaux en faveur d’une répartition équitable des revenus, mais il existe aussi des arguments économiques à long terme pour que la répartition équitable des revenus et des emplois aient une influence à long terme sur la santé de l’économie au travers de la demande agrégée résultant le flux du pouvoir d’achat.
Or on peut constater que dans les situations actuelles, les citoyens, qui s’expriment et qui ont une influence politique et qui votent, préfèrent le chômage permanent aux mesures nécessaires en matière de répartition des revenus à une expansion économique vigoureuse.
Une partie influente de la population jouit de revenus relativement sûrs : la vaste bureaucratie des entreprises privées et publiques, les professions libérales et spécialisées. Les ouvriers ou leurs équivalents modernes dans l’économie tertiaire que l’on licencie sont les seuls à ressentir immédiatement les effets du chômage. La stabilité du coût de la vie et la lutte contre l’inflation n’est pas mal ressentie par ceux qui ont une situation professionnelle et des revenus sûrs. Or ils sont la majorité et comme la majorité des employeurs préfèrent un chômage élevé pour pouvoir trouver une main-d’oeuvre disponible plus travailleuse, plus docile, moins revendicative, les responsables économiques et politiques favorisent les satisfaits et les influents en maintenant un taux de chômage modéré, même en période de bonne conjoncture.
Le sous-emploi est préférable aux mesures qui s’y attaqueraient. Des dépenses importantes de l’Etat pour accroître l’emploi se traduiraient par un déficit plus important faisant renaître le spectre de l’augmentation des impôts. Des taux d’intérêt bas sont mauvais pour les rentiers, pour les banques et par voie de conséquence pour les banques centrales, qui sont seulement d’une apparente neutralité.
L’équilibre du sous-emploi est préférable aux yeux des satisfaits à une action pertinente des pouvoirs publics sur la progressivité de l’impôt qui permettrait de corriger les effets négatifs du sous-emploi. C’est un des effets pervers du capitalisme non régulé.

Ou placer la régulation ?

Le capitalisme tel qu’il est sensé être établi dans l’Union européenne devrait être un système fondamentalement pacifique. La résistance des riches à prendre personnellement le risque de mourir dans un conflit armé ou dans une guerre a été démontré par les jeunes des milieux aisés étudiants dans les universités aux Etats-Unis lors des guerres de Corée, du Vietnam et plus récemment lors de la guerre en Afghanistan et en Irak. Ils savent bien qu’ils ont quelque chose, sinon tout à perdre lorsqu’ils perdent la vie. Les romains l’avaient déjà compris lorsqu’ils engageaient des mercenaires pour aller se battre à leur place.
Les pauvres de par le monde sont moins réticents à se battre ou ils n’ont pas le choix.
Les pays riches devraient y prêter attention lorsqu’ils interviennent dans le monde peuplé de pauvres, l’Union européenne en particulier.

La vie économique moderne dépasse en partie les frontières dans ce mouvement qu’on a appelé globalisation ou mondialisation.
Dans l’Union européenne, le commerce, le marché unique devait servir de base à une vaste association globale et complexe, solvant puissant pour les anciens nationalismes agressifs.
Les firmes multinationales devaient agir dans ce sens là grâce au commerce, à l’investissement, aux communications, aux voyages, etc. Bref aux libertés de circulation et d’établissement des entreprises, des capitaux et des personnes.
Ce mouvement donne encore lieu à débat et contestation parce que le resserrement économique ne s’est fait qu’au travers du seul marché où la concurrence est libre et non faussée et sans resserrement politique, ce qui pose et posera dans l’avenir d’énormes problèmes.
D’une part la concurrence n’est pas libre au sens orthodoxe de l’économie, et elle est le plus souvent faussée contrairement à la croyance ordinaire, y compris dans les milieux dirigeants.
Il est évident que ceci va à contre courant du rôle social et économique de l’Etat moderne tel qu’il a été défini après la seconde guerre mondiale : garantie des soins médicaux, de l’éducation, du logement, des services d’intérêts généraux, de l’accès aux biens publics et de bien d’autres choses. Le budget, les impôts, les dépenses publiques et de déficit, la politique macro-économique, le financement de la sécurité sociale et le maintien du niveau de l’emploi sont encore du ressort des gouvernements nationaux.
Le sentiment de l’appartenance ou d’identité nationale, l’attachement linguistique et culturel sont des facteurs de résistance à l’abandon de plus de souveraineté tant que le resserrement politique n’aura pas fait de progrès.

Le problème essentiel et le point de fixation de l’absence de resserrement économique et politique est la monnaie unique parce que celle-ci existe bien sans véritable organe de gestion politique (donc budgétaire et sociale), économique et monétaire. Il est en effet aberrant de gérer une monnaie indépendamment des autres objectifs communs, sans atteindre absolument une coordination des politiques économiques, sociales et fiscales des Etats nationaux entre eux. Faute de cette vision et des coordinations communes, la gestion reste suspendue en l’air.

Un deuxième débat n’a pas été épuisé dans les Etats modernes du XXIème siècle est celui de l’affrontement des masses laborieuses et des employeurs tel que défini par Marx avec raison au XIXème siècle : l’opposition entre le capital et le travail, le capital contre le travail.
L’opposition entre les riches qui s’accaparent la plus grande part des richesses et le reste de l’humanité qui essaie de subsister existe toujours, mais les structures d’organisation des sociétés ont changé considérablement et les organisations dans les entreprises et dans les administrations étatiques ou supra-nationales ont aussi changé considérablement.
La concurrence a affaiblit certains monopoles et certains oligopoles, mais ceux-ci se sont réorganisés au-delà des systèmes de contrôle juridiques mis en place par les Etats ou avec la complicité des Etats (qui ont permis les dérives). Sauf en période de crise grave, le plus grand état économiquement organisé comme les Etats-Unis s’est avéré incapable répondre aux défis de la désorganisation sociale résultant de la puissance des monopoles et des oligopoles. Même dans les secteurs comme l’agriculture, dans lequel les producteurs sont suffisamment morcelés pour pouvoir croire à la concurrence parfaite, le système s’est effondré parce que les acheteurs des produits agricoles étaient trop puissants pour éviter qu’ils ne fixent les prix agricoles à des niveaux inacceptables pour les producteurs. Après la crise de1929, il a donc fallu que le gouvernement des Etats-Unis contrôle les prix. Le problème de l’agriculture continue à devoir être sorti de l’économie de la “concurrence parfaite” pour pouvoir nourrir les populations partout dans le monde. C’est un problème majeur de survie de l’humanité.
Il faut s’en rendre compte au lieu de le traiter à la légère!
L’Union européenne a pris des mesures adéquates en son temps, mais révisables en fonction des circonstances.
Il faut donc réfléchir à la révision indispensable!

Dans le domaine industriel et dans une large partie du secteur des services des grandes entreprises et en particulier des entreprises multinationales, les capitalistes ont été aspirés dans la grande bureaucratie des affaires, comme toutes les bureaucraties nationales ou supra-nationales dans cette même bureaucratie que John Kenneth Galbraith a abondamment décrit dans ses ouvrages.
Les patrons et les cadres des grandes entreprises multinationales se sont libérés à la fois des actionnaires et des contraintes des Etats régulateurs en ce qui concerne les questions sociales, fiscales et environnementales. Ils côtoient aujourd’hui la communauté de la finance et des affaires, dans laquelle les grands entrepreneurs capitalistes ont été remplacés par les managers et les bureaucrates qui s’entendent avec les bureaucrates des Etats et des institutions européennes et internationales, mais aussi les très diverses figures des professions libérales, universitaires, de la culture et du spectacle, y compris du sport et des loisirs qui constituent aujourd’hui la grande classe des nantis et des rentiers. Ils s’entendent pour défendre leurs avantages et leurs avantages avant tout, indépendamment des innovations possibles et nécessaires, sinon indispensables compte tenu des besoins des sociétés et de leurs survies sociales et environnementales.
Aucun d’entre eux ne peut être considéré comme un capitaliste au sens marxiste du terme, néanmoins ils participent tous à la captation des richesses produites par “les forces du travail”.
Marx a donc besoin d’être revu en fonction des modifications sociologiques modernes pour garder un minimum de pertinence qu’il pourrait encore avoir.
Le conflit politique et social ne se produira plus uniquement entre le capital et le travail, mais entre les milieux à revenus confortables et les milieux les plus démunis. Le problème se pose particulièrement lorsque certains deviennent les idoles des autres, à cause de l’amplification médiatique. Mais ceci est un autre sujet.

Néanmoins les tensions sociales nécessitent toujours des mesures qui permettent de résoudre les conflits à court et à long terme.
A court terme, les possibilités d’emploi doivent être déployés et ceux qui ne peuvent en bénéficier doivent être protégés sans condamnation sociale, et réinsérés si possible d’une manière non contraignante.
Le système d’éducation doit être satisfaisant à long terme, à l’heure actuelle, il ne l’est pas, sauf exception, dans la plupart des pays de l’Union. Et c’est une des causes à terme de la faillite de la Stratégie de Lisbonne. Le système de marché ne fournit pas assez de logements satisfaisants pour les locataires à faible revenu, entravant de ce fait leur capacité d’accession à l’éducation convenable indispensable à se trouver en capacité de répondre aux besoins de main d’oeuvre qualifiée. Il en va de même en ce qui concerne les systèmes de santé.
Dans ses études, l’Union européenne et bien d’autres organismes internationaux ainsi que d’aussi éminentes personnes telles qu’Amatya Sen, Joseph Stiglitz et bien d’autres que j’oublie de citer, ont montré que l’accès à l’éducation et la santé sont les deux facteurs indispensables pour avoir l’accès à la conscience de la dignité humaine et à une participation créative à l’amélioration de l’existence, à la capacité créative de la prise en compte de sa propre créativité et de sa participation à la création du bien-être global.

Dans notre organisation hyper-compliquée de l’Union, nous sommes encore loin du compte.


assez bonne analyse d'une "odeur" concernant les US
nous pouvons étendre le sujet sur l'histoire même des "petrodollars" pour arriver à une certaine conscience de notre histoire moderne et de la présente crise économique…

,David B. Paris

Diogène

biesûr, il s'agit-là de la proposition fondamentale pour l'avenir de l'Union européenne et surtout de ses habitants, comme de l'ensemble de la planète. Abandonner l'idéal mortifère de "concurrence libre et non faussée", trouver la voie de la coopération au lieu de celle de la concurrence, organiser la société en vue de l'enraide, de l'interaction, cela changerait tout.